“L’avenir appartient à ceux dont les ouvriers se lèvent tôt”

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Archives de février 5th, 2008

La Rumeur et son proces (historique de l’affaire pris sur le site officiel de La Rumeur)

avec 2 commentaires

Consultable http://lmsi.net/spip.php?article308

Insécurité sous la plume d’un barbare,

Le texte qui rend fou Nicolas Sarkozy

Le mercredi 11 juillet 2007, la Cour de Cassation vient d’annuler la relaxe prononcée à

deux reprises en faveur du rappeur Hamé, membre du groupe La Rumeur. Poursuivi

depuis 2002 par le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy [1] pour ” diffamation à l’égard

de la police nationale “, pour avoir publié un texte intitulé “Insécurité sous la plume d’un

barbare” [2] évoquant les violences policières et parlant à leur sujet d’ “assassinats”, Haméavait été relaxé une première fois le 17 décembre 2004 [3]. Le ministère de l’Intérieur ayant

fait appel, Hamé avait dû comparaître à nouveau le 11 mai 2006, mais la relaxe avait été

confirmée [4]. Après cinq années et trois rounds, le harcèlement judiciaire continue : en

invalidant la relaxe prononcée par la Cour d’Appel, la Cour de Cassation renvoie Hamé

devant une seconde Cour d’Appel, celle de Versailles, dans les mois prochains. Pour notre

part, au-delà des débats sur le sens courant et le sens juridique des mots assassins et

assassinat, ce qui nous frappe depuis le début de cette lamentable affaire est la pertinence

du propos d’ensemble de Hamé, et le caractère totalement illégitime de la procédure du

ministre de l’intérieur. C’est pourquoi, en solidarité avec Hamé et son groupe La Rumeur,

le collectif Les mots sont importants avait décidé, le 24 septembre 2004, de publier le texte

incriminé (en indiquant, en caractères gras, les passages considérés par le ministère comme

diffamatoires) [5]. En attente d’un quatrième procès, et à l’heure où une candidate UMPpeut déclarer en toute impunité sa “répulsion” pour “les Noirs et les Arabes”, nous ne

résistons pas à l’envie de populariser à nouveau ce texte remarquable, dont le diagnostic

accablant conserve hélas toute sa pertinence cinq ans après sa première publication.

Collectif Les Mots sont importants

Article

Ca y est, les partisans chevronnés du tout sécuritaire sont lâchés. La bride au cou n’est plus et

l’air du temps commande aux hommes modernes de prendre le taureau par les couilles. Postés sur

leurs pattes arrières, les babines retroussées sur des crocs ruisselant d’écume, les défenseurs de

“l’ordre” se disputent à grands coups de mâchoires un mannequin de chiffon affublé d’une

caquette Lacoste.

Sociologues et universitaires agrippés aux mamelles du ministère de l’intérieur, juristes ventrus

du monde pénal, flics au bord de la crise de nerfs en réclamation de nouveaux droits, conseillers

disciplinaires en zone d’éducation prioritaire, experts patentés en violences urbaines,

missionnaires parlementaires en barbe blanche, journalistes dociles, reporters et cinéastes de

“l’extrême”, philosophes amateurs des garden-parties de l’Elysée, idéologues du marché

triomphant et autres laquais de la plus-value ; et bien évidemment, la cohorte des responsables

politiques candidats au poste de premier illusionniste de France… tous, jour après jour, font tinter

en prime-time le même son de cloche braillard :

“Tolérance zéro ” !!! ` “Rétablissement de l’ordre républicain” bafoué “dans ces cités où la

police ne va plus”.

Ils sont unanimes et hurlent jusqu’à saturation, à longueur d’ondes et d’antenne, qu’il faut “oser”

la guerre du “courage civique” face aux hordes de “nouveaux barbares” qui infestent la périphérie

de nos villes. Qu’on en finisse avec le diable !!! l’ennemi intérieur, fourbe et infâme, s’est

immiscé jusque dans nos campagnes et y a pris position. Ne craignons pas les contrats locaux de

sécurité, les couvre-feux, l’abaissement de l’âge pénal à 13 ans, l’ouverture de nouveaux centres

de détention pour mineurs, la suppression des allocations familiales aux familles de délinquants…

Que la caillera se le tienne pour dit, la République ne laissera pas sombrer le pays dans le chaos

apocalyptique des vols de portables, du recel d’autoradios ou du deal de shit sous fond de rodéos

nocturnes…

La République menacée, la République atteinte mais la République debout !!! Quelle leçon

d’héroïsme ! Quelle lucidité d’analyse ! Et quel formidable écran de fumée !! A la table des

grand-messes, la misère poudreuse et les guenilles post-coloniales de nos quartiers sont le festin

des élites. Sous les assauts répétés des faiseurs d’opinion, les phénomènes de délinquance

deviennent de strictes questions policières de maintien de l’ordre ; les quartiers en danger se

muent en quartiers dangereux dont il faut se protéger par tous les moyens ; et les familles

immigrées victimes de la ségrégation et du chômage massif, endossent la responsabilité du

“malaise national”.

La crème des auteurs de la pensée sécuritaire joue à l’idiot à qui on montre la lune du doigt et qui

regarde le doigt. Exit les causes économiques profondes. Exit les déterminismes sociologiques.

Exit le risque que le débat prenne un jour l’aspect d’un réquisitoire contre les vrais pourvoyeurs

d’insécurité : ceux-là même qui ont réduit des centaines de milliers de famille à vivre avec 4000

francs par mois ; ceux-là même qui appellent de leurs voeux les plus chers la marche forcée vers “

l’économie de marché débridée “.

Nous ne lirons pas, dans la presse respectable, que les banlieues populaires ont été, depuis une

vingtaine d’années, complètement éventrées par les mesures économiques et sociales décidées

depuis les plus hautes sphères de l’Etat et du patronat pour pallier à la crise sans toucher à leur

coffre-fort.

Nous n’entendrons pas sous les luminaires des plateaux de télévision, qu’à l’aube maudite du

mitterrandisme, nos parents et nos plus grands frères et soeurs ont été les témoins vivants d’une

dégradation sans précédent de leur situation déjà fragilisée.

L’histoire officielle ne retiendra pas l’énergie colossale déployée par les gouvernements des trois

dernières décennies pour effacer les réseaux de solidarité ouvrière enracinées dans nos

quartiers [6] Pas plus qu’elle ne retiendra le travail de récupération et de sape systématique destentatives d’organisation politique de la jeunesse des cités au milieu des années 80 [7].

Qui parmi les scribouillards du vent qui tourne s’indignera de l’opacité entretenue vis-à-vis de la

vallée de larmes et de combats que fut l’histoire de nos pères et grands-pères ? Parmi ces hommes

de paille éructant la “croisade républicaine”, combien déclareront la guerre du “courage civique”

devant les ravages psychologiques du mépris de soi chez des générations qui atteignent la

vingtaine avec 8 ans d’échec scolaire et 3 ans de chômage ? Les logiques d’autodestruction

(toxicomanie, alcoolisme, suicide…) où certains d’entre nous sont conduits par pur désespoir et

complète perte de foi en l’avenir, mériteront-elles quelconque voix au chapitre de l’insécurité ?

Les pédagogues du dressage républicain n’auront pas en ce sens la critique fertile. Ils

n’esquisseront nulle moue face à la coriace reproduction des inégalités sociales au travers des

échelons du système scolaire, ni l’élimination précoce du circuit de l’enseignement de larges

franges de jeunes qui ne retiennent de l’école que la violence qui leur a été faite. Les rapports du

ministère de l’intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les

forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété. Il n’y figurera nulle mention de

l’éclatement des noyaux familiaux qu’ont provoqué l’arsenal des lois racistes Pandraud-Pasqua-

Debré-Chevènement et l’application à plein rendement de la double peine.

Les études ministérielles sur la santé refermeront bien vite le dossier des milliers de cancers liés à

la vétusté de l’habitat ou au non-respect des normes de sécurité sur les chantiers de travail. La

moyenne effroyablement basse de l’espérance de vie dans nos quartiers ne leur semblera être, elle

aussi, qu’un chiffre indigne de tout commentaire. Bref, ils n’agiteront jamais au vu de tous le

visage autrement plus violent et criminel de l’insécurité. Aux humiliés l’humilité et la honte, aux

puissants le soin de bâtir des grilles de lecture.

À l’exacte opposée des manipulations affleure la dure réalité. Et elle a le cuir épais. La réalité est

que vivre aujourd’hui dans nos quartiers c’est avoir plus de chance de vivre des situations

d’abandon économique, de fragilisation psychologique, de discrimination à l’embauche, de

précarité du logement, d’humiliations policières régulières, d’instruction bâclée, d’expérience

carcérale, d’absence d’horizon, de repli individualiste cadenassé, de tentation à la débrouille

illicite… c’est se rapprocher de la prison ou de la mort un peu plus vite que les autres…

Les hommes et les femmes qui dirigent ce pays savent tout cela. Ils savent aussi que la

libéralisation massive de la vie économique française est en très bonne voie. Ils savent que les

privatisations, les fusions, les délocalisations de nombreux secteurs d’activité vont se généraliser

comme va se généraliser la paupérisation. Ils savent que la nouvelle configuration du marché

exige la normalisation du salariat précaire et l’existence d’une forte réserve de chômeurs et de

sans-papiers.

Et ils savent surtout que les banlieues populaires (parce qu’elles subissent de plein fouet et avec

le plus d’acuité les mutations de la société française) sont des zones où la contestation sociale est

susceptible de prendre de radicales formes de lutte si elle trouve un vecteur qui l’organise. On

comprendra qu’il est de nécessité impérieuse d’installer toujours plus d’instruments de contrôle et

de répression “éclair” au sein de nos quartiers. On comprendra que le monde du pouvoir et du

profit sans borne a tout intérêt à nous criminaliser en disposant de notre mémoire et de nos vies

comme d’un crachoir.

Post-scriptum

Ce texte a été publié une première fois en avril 2002 dans le magazine La Rumeur, distribué gratuitement dans les magasins de disques. Repris dans le mensuel CQFD, il est en ligne sur

lmsi.net depuis septembre 2004.

Notes

[1] Le même qui, au moment où des “caricatures” islamophobes suscitaient une colère légitime

parmi les musulmans et les antiracistes, déclarait qu’il préférait “un excès de caricature à un

excès de censure” !

[2] Texte publié dans La Rumeur Magazine, publication gratuite distribuée gratuitement chez les

disquaires au printemps 2002, en même temps que le premier album du groupe.

[3] Par la 17ème chambre correctionnelle du Tribunal de Grande Instance de Paris.

[4] Cf. le compte-rendu du site Acontresens

(http://www.acontresens.com/contrepoints/societe/29.html). Cf. aussi l’interview de Hamé au

moment de sa relaxe (http://www.acontresens.com/musique/interviews/25.html).[

5] Notons que nous avons été bien seuls à nous élever de la sorte contre la censure politique :hormis notre site et le mensuel CQFD, aucun média ne jugea utile, ne serait-ce que pour défendre

la libre expression de l’artiste, de publier le texte attaqué, alors qu’ils furent légion, quelques

années plus tard, à s’empresser de publier des “caricatures de Mahomet” de bien moindre valeur

artistique, sans parler de la pertinence politique…

[6] Dans les années 60-70, les quartiers du monde ouvrier étaient encore traversés de réseaux de

solidarité vivaces et actifs au travail ou sur les lieux de vie. Les milieux de l’immigration ouvrière

ont toujours combattu en première ligne lors des grands conflits sociaux qui secouèrent la France.

En dépit de conditions de vie extrêmement pénibles : maigres salaires, logement extrêmement

précaire (bidonvilles, caves, chambres insalubres à plusieurs…), situations de ségrégation, crimes

xénophobes, déchirement intérieur de l’exil… nos parents avaient conquis les instruments de lutte

(cellules, partis, syndicats) indispensables à la formulation d’un rêve de progrès collectif et d’un

avenir plus enviable à offrir à leurs enfants. Ils avaient conscience de participer à l’histoire et de

maîtriser ne serait-ce qu’une parcelle de leur destinée. Cette culture ouvrière politisée a volé en

éclats sous l’impact des effets multiples de la crise (licenciements massifs, paupérisation,

répression de fer des foyers de résistance et de grève, démantèlement, délocalisation des bastions

ouvriers – Renault-Billancourt par exemple -, enfouissement rapide de la mémoire de ces luttes

sous l’euphorie mitterrandienne, sauve qui peut individualiste…). Pour l’instant, rien ne l’a

remplacée.

[7] Notamment au travers d’organisations comme SOS racisme, crée de toutes pièces par le

pouvoir PS de l’époque pour contribuer à désamorcer le radicalisme des revendications de la

Marche des beurs : l’égalité des droits devient l’égalité devant l’entrée des boîtes de nuit. La

justice pour les jeunes assassinés par la police disparaît sous le colosse slogan médiatique

“Touche pas à mon pote !” ou “Vive le métissage des couleurs !”, etc.

Rédigé par kaci15

février 5, 2008 à 11:54

Publié dans Culture, Société